Les PME africaines ont-elles besoin d’une informatique différente ?

Beyond Technology.

Les PME africaines ont-elles besoin d’une informatique différente ?

PERSPECTIVES #002 — EMATRiX Nova
Entreprise & Informatique

L’informatique utilisée par une PME à Abidjan doit-elle être différente de celle utilisée par une entreprise de taille comparable à Paris, Londres, Dubaï, São Paulo ou Singapour ?

À première vue, la réponse pourrait sembler évidente : non. Les ordinateurs fonctionnent selon les mêmes principes, les protocoles Internet sont internationaux, les technologies cloud sont accessibles depuis une grande partie du monde et les principaux logiciels professionnels peuvent aujourd’hui être utilisés presque indépendamment de la localisation de l’entreprise.

Une base de données reste une base de données. Un système d’exploitation reste un système d’exploitation. Les principes de cybersécurité, d’architecture logicielle, de gestion des identités ou de continuité d’activité ne changent pas lorsqu’une frontière est franchie.

Pourtant, une technologie peut être universelle dans ses principes et profondément différente dans les conditions de son utilisation.

La connectivité disponible, le coût des équipements, les modes de paiement, l’accès aux compétences techniques, la qualité des infrastructures, les habitudes professionnelles, la taille des entreprises, leurs trajectoires de croissance ou encore leur capacité à administrer des environnements complexes influencent directement la manière dont une solution informatique produit — ou ne produit pas — de la valeur.

La véritable question n’est donc probablement pas de savoir si l’Afrique a besoin d’une informatique différente.

Elle consiste plutôt à se demander :

Comment concevoir une informatique universelle dans ses standards, mais adaptée aux réalités des entreprises africaines ?

L’universalité technologique ne signifie pas l’uniformité des usages

L’une des grandes forces de l’informatique moderne réside précisément dans sa standardisation. Internet fonctionne parce que des machines très différentes peuvent communiquer à travers des protocoles communs. Les systèmes d’information modernes reposent sur des standards permettant aux équipements, aux applications et aux services d’interagir.

Cette universalité doit être préservée.

Construire des solutions adaptées aux marchés africains ne devrait donc jamais signifier construire une informatique isolée, incompatible avec les standards internationaux ou technologiquement moins ambitieuse.

Une entreprise africaine doit pouvoir échanger avec ses clients internationaux, utiliser des formats standards, intégrer des solutions étrangères lorsque celles-ci sont pertinentes, migrer ses données, connecter ses applications et bénéficier des innovations technologiques mondiales.

Mais respecter des standards universels ne signifie pas ignorer les conditions locales.

Deux entreprises peuvent utiliser exactement le même logiciel et obtenir des résultats très différents si l’une bénéficie d’une connectivité permanente, d’une équipe informatique dédiée et d’un environnement fortement structuré tandis que l’autre doit composer avec des interruptions de réseau, des équipements hétérogènes et des ressources techniques limitées.

La technologie peut être identique. L’expérience opérationnelle, elle, ne l’est pas.

C’est précisément cette distinction qui doit guider la conception des systèmes destinés aux entreprises africaines.

Une entreprise n’achète pas une technologie dans l’absolu

Lorsqu’une entreprise adopte une solution informatique, elle n’achète jamais uniquement un logiciel ou un équipement.

Elle adopte également les conditions nécessaires à son fonctionnement.

Une application peut nécessiter une connexion permanente. Un équipement peut dépendre de pièces de rechange difficiles à obtenir localement. Une infrastructure peut exiger des compétences rares. Une solution cloud peut reposer sur des moyens de paiement ou des modèles contractuels peu adaptés au marché. Un logiciel extrêmement complet peut nécessiter plusieurs mois de paramétrage avant de devenir réellement exploitable.

Le coût réel d’une technologie ne correspond donc pas seulement à son prix d’achat ou à son abonnement.

Il faut également considérer son déploiement, son administration, sa maintenance, son support, sa consommation de ressources, sa capacité d’intégration et le niveau de compétence nécessaire à son utilisation quotidienne.

Une technologie économiquement accessible à l’achat peut ainsi devenir coûteuse à exploiter.

À l’inverse, une solution apparemment plus chère peut être beaucoup plus pertinente si elle réduit les besoins d’administration, améliore la continuité des opérations et accompagne durablement la croissance de l’organisation.

Pour les PME, cette distinction est particulièrement importante.

La PME ne peut pas toujours devenir son propre intégrateur informatique

Une grande organisation peut disposer d’une direction des systèmes d’information, d’administrateurs, d’architectes, de spécialistes de la cybersécurité et de prestataires chargés de maintenir les différents composants de son infrastructure.

La PME fonctionne généralement autrement.

Le dirigeant doit d’abord développer son activité. Les collaborateurs doivent servir les clients, vendre, produire, gérer les opérations et assurer la croissance de l’entreprise. Leur objectif n’est pas de consacrer une part importante de leur temps à comprendre comment connecter plusieurs plateformes, administrer différents comptes, gérer des sauvegardes ou résoudre des incompatibilités entre applications.

Pourtant, lorsqu’une entreprise accumule des solutions indépendantes, elle devient progressivement responsable de leur intégration.

Elle doit décider quel outil fait quoi, où sont conservées les données, comment les utilisateurs sont créés, comment les droits sont gérés, quelles sauvegardes sont réalisées, comment les informations passent d’une application à une autre et qui intervient lorsqu’un problème apparaît.

Autrement dit, l’entreprise achète des composants mais hérite de la responsabilité de construire le système.

Cette situation n’est pas spécifique à l’Afrique. Elle devient cependant particulièrement contraignante dans les environnements où les PME disposent de ressources informatiques limitées.

Une approche mieux adaptée consiste donc à réduire cette charge d’intégration et d’administration.

La simplicité devient alors non pas une réduction fonctionnelle, mais une caractéristique d’architecture.

Concevoir pour la réalité de la connectivité

Le cloud a profondément transformé l’accès à l’informatique professionnelle.

Une petite entreprise peut aujourd’hui bénéficier de services qui auraient autrefois nécessité des serveurs, des investissements importants et une équipe spécialisée. Cette évolution représente une opportunité majeure pour les entreprises africaines.

Mais le cloud repose sur une condition évidente : l’accès au réseau.

La qualité de la connectivité s’améliore rapidement sur le continent, mais elle demeure hétérogène selon les pays, les villes, les quartiers et les zones d’activité. À cette disponibilité s’ajoutent les questions de coût, de redondance et de continuité.

Une architecture pensée pour ces environnements ne doit donc pas considérer la connectivité comme une abstraction.

Elle doit pouvoir anticiper sa dégradation, prévoir lorsque cela est nécessaire plusieurs modes d’accès, limiter certaines dépendances inutiles et permettre à l’entreprise de maintenir ses opérations essentielles dans des conditions imparfaites.

Cette logique peut également s’étendre à l’énergie, aux équipements et à l’ensemble des infrastructures dont dépend le système informatique.

La résilience n’est pas un luxe ajouté après la conception. Elle peut être une exigence dès la conception.

Faire davantage avec une infrastructure maîtrisée

L’une des réalités importantes des PME est la nécessité d’optimiser les investissements.

Cela ne signifie pas rechercher systématiquement la solution la moins chère.

Une stratégie exclusivement fondée sur le prix peut conduire à multiplier des solutions de court terme qui devront ensuite être remplacées, intégrées ou administrées séparément. Les économies réalisées à l’achat peuvent alors être absorbées par la complexité créée au fil du temps.

La question pertinente devient plutôt celle de la valeur produite par chaque investissement informatique.

Combien de fonctions une infrastructure permet-elle de couvrir ? Combien de temps d’administration nécessite-t-elle ? Peut-elle être utilisée par plusieurs métiers ? Peut-elle évoluer avec l’entreprise ? Les données peuvent-elles être récupérées facilement ? Les utilisateurs peuvent-ils être ajoutés sans reconstruire l’ensemble ? La sécurité peut-elle être administrée de manière cohérente ?

Une informatique adaptée aux PME africaines doit donc rechercher l’efficacité globale du système, plutôt que la simple accumulation de solutions individuellement abordables.

C’est également ici que l’intégration prend toute son importance.

La mobilité n’est pas un usage secondaire

Dans de nombreux environnements professionnels africains, le smartphone n’est pas simplement un complément de l’ordinateur.

Il constitue parfois le principal point d’accès à Internet, aux communications professionnelles, aux paiements, aux clients et à certaines applications métiers.

Cette réalité doit influencer la conception des services.

Une application professionnelle parfaitement fonctionnelle sur un écran d’ordinateur mais difficilement exploitable sur mobile peut devenir un frein important. À l’inverse, concevoir des parcours capables de fonctionner de manière cohérente sur plusieurs types d’équipements permet de rapprocher le système informatique des usages réels des collaborateurs.

Cette approche ne signifie pas que le smartphone doit remplacer systématiquement le poste de travail.

Elle signifie que l’architecture doit reconnaître la diversité des points d’accès.

Ordinateurs, smartphones, tablettes, équipements spécialisés, services cloud et infrastructures locales doivent pouvoir participer au même environnement sans créer autant de silos supplémentaires.

Les usages financiers font également partie du système

La transformation technologique africaine possède une autre particularité importante : l’importance prise par les services financiers mobiles et les nouveaux moyens de paiement.

Pour une entreprise, la relation entre activité commerciale et paiement devient progressivement plus étroite.

Un client découvre une entreprise en ligne, demande une information, reçoit une proposition, valide une commande, effectue un paiement puis attend une confirmation ou une facture.

Lorsque chacune de ces étapes appartient à un système différent, l’entreprise doit reconstruire manuellement la continuité du parcours.

Une architecture informatique adaptée doit progressivement permettre de relier davantage ces opérations : relation client, transaction, facturation, suivi et analyse.

Il ne s’agit pas de considérer les moyens de paiement africains comme une particularité périphérique à intégrer tardivement. Dans certains marchés, ils constituent déjà une composante fondamentale de l’activité économique.

La conception informatique doit donc partir des usages réels plutôt que supposer que tous les marchés fonctionnent selon les mêmes habitudes.

Concevoir pour des entreprises qui peuvent changer rapidement

Une petite entreprise aujourd’hui peut devenir une organisation beaucoup plus importante demain.

Cette affirmation est vraie partout. Elle possède néanmoins une dimension particulière dans des économies où de nombreux secteurs sont encore en phase de structuration, où de nouveaux marchés apparaissent et où l’adoption technologique peut permettre des changements rapides d’échelle.

Le risque consiste à répondre aux besoins immédiats avec des solutions qui deviennent rapidement des limites.

Une entreprise de cinq collaborateurs peut se satisfaire d’un fonctionnement relativement informel. Lorsqu’elle en compte trente, les mêmes pratiques deviennent difficiles à maintenir. Lorsqu’elle ouvre plusieurs sites, les problèmes de coordination augmentent. Lorsqu’elle travaille avec des partenaires internationaux, les exigences de sécurité, de traçabilité ou de conformité peuvent évoluer rapidement.

L’informatique doit donc être capable d’accompagner cette trajectoire.

Cela implique des systèmes qui puissent commencer simplement mais évoluer sans rupture majeure.

La simplicité initiale et la capacité de croissance ne sont pas contradictoires.

Une architecture correctement conçue doit permettre les deux.

L’Afrique peut-elle éviter certaines générations de complexité ?

L’histoire technologique n’oblige pas tous les marchés à suivre exactement le même chemin.

Plusieurs pays africains ont déjà montré qu’il était possible d’adopter directement certaines technologies sans reproduire intégralement les infrastructures ou les habitudes développées auparavant dans d’autres régions du monde.

Cette possibilité existe également pour l’informatique d’entreprise.

Une PME qui construit aujourd’hui son système d’information n’a aucune obligation de reproduire vingt années d’accumulation de serveurs, de logiciels isolés, de bases de données indépendantes et de processus difficilement intégrés.

Elle peut commencer avec des architectures cloud, des services accessibles depuis plusieurs équipements, des outils intégrés et des systèmes conçus dès l’origine pour évoluer.

Cela constitue une opportunité considérable.

L’Afrique ne doit pas nécessairement rattraper chaque étape de l’histoire informatique des économies plus anciennement industrialisées.

Dans certains domaines, elle peut directement adopter les architectures correspondant à la génération suivante.

Mais pour que cette possibilité devienne un avantage, les technologies doivent être conçues et déployées avec une compréhension précise des réalités économiques et opérationnelles locales.

Concevoir en Afrique ne signifie pas concevoir uniquement pour l’Afrique

Il existe enfin une distinction essentielle.

Développer des technologies adaptées aux réalités africaines ne signifie pas créer des solutions destinées exclusivement aux marchés africains.

La résilience, la simplicité d’administration, l’efficacité des ressources, la mobilité, l’intégration, la modularité et la capacité à fonctionner dans des environnements hétérogènes ne sont pas des besoins exclusivement africains.

Ce sont des qualités recherchées partout.

Une technologie conçue dans un environnement exigeant peut même acquérir des caractéristiques qui la rendent particulièrement compétitive sur d’autres marchés.

L’ambition ne devrait donc pas être de créer une « informatique africaine » séparée du reste du monde.

Elle devrait être de concevoir depuis l’Afrique des systèmes capables de répondre aux réalités africaines tout en respectant les standards et les exigences permettant leur utilisation partout ailleurs.

Cette différence est fondamentale.

Elle transforme la localisation de la conception en avantage plutôt qu’en frontière.

Adapter sans réduire l’ambition

Les PME africaines n’ont pas besoin d’une technologie moins performante parce qu’elles sont africaines.

Elles ont besoin de technologies dont la conception tient compte de leurs conditions réelles d’exploitation.

Elles ont besoin de solutions accessibles sans être simplistes, robustes sans devenir inutilement complexes, intégrées sans créer de dépendance excessive, évolutives sans imposer dès le départ l’infrastructure d’une grande entreprise.

Elles ont surtout besoin que l’informatique soit considérée non comme une collection de produits importés et assemblés au fil des urgences, mais comme une infrastructure pensée pour leur activité, leurs contraintes et leurs ambitions.

Les principes fondamentaux de l’informatique sont universels.

Les conditions dans lesquelles elle doit produire de la valeur ne le sont pas.

Chez EMATRiX Nova, nous considérons que concevoir depuis l’Afrique représente précisément l’opportunité de réunir ces deux dimensions : s’appuyer sur les standards technologiques internationaux tout en intégrant dès la conception les réalités des entreprises qui utiliseront ces technologies.

Parce qu’adapter une technologie à l’Afrique ne devrait jamais signifier réduire son ambition.

Cela devrait signifier augmenter sa pertinence.

Et peut-être est-ce là l’une des questions les plus importantes pour la prochaine génération de technologies conçues sur le continent :

Et si l’enjeu n’était plus seulement de permettre aux entreprises africaines d’accéder aux technologies du monde, mais également de concevoir depuis l’Afrique des technologies capables de servir le monde ?


PERSPECTIVES — EMATRiX Nova

Analyses, technologies et transformations de l’entreprise africaine.

Au-delà de la technologie.